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Féministe par instinct

J’ai 14 ans et je rêve. Adolescente éprise d’une quête existentielle, je cherche le sens de ma vie, de nos vies. J’écoute. J’ouvre la radio, je tends l’oreille. Marie-France Bazzo interviewe Françoise David, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec, qui lance Option citoyenne, son parti. Elle parle de nous avec sensibilité et clairvoyance. Dans un élan qui ne s’explique pas, je trouve son courriel. Et je lui dis : « Je veux vous rencontrer pour comprendre l’histoire des femmes du Québec. » Elle dit oui. Elle me donne rendez-vous à Montréal, où je prendrai un café avec elle — une heure décisive qui influencera ma trajectoire pour de bon. Elle m’invite à faire part de mes préoccupations à la Fédération des femmes du Québec. Je deviendrai alors, à 14 ans, activiste féministe par instinct. Je suis féministe par instinct.

J’ai 15 ans. Je veux agir. Je veux tout. Militer, changer le monde. J’écoute à la radio une voix rocailleuse, d’une limpidité désarmante. Hélène Pedneault, lionne, rugit quand il le faut. Et elle se fait entendre. J’aimerais avoir sa couenne, son audace, une cigarette au bec et la plume pour le dire. Je trouve le numéro d’Hélène Pedneault. Je l’invite à un spectacle au Club Soda pour la Journée internationale des femmes, que j’organise. Elle décline, trop occupée. Je la comprends : ce n’est pas son fort d’être sous les projecteurs. Elle est une rugissante de l’ombre. Le spectacle n’aura jamais lieu. Le gérant appelle ma mère, suspicieux qu’une jeune fille de troisième secondaire tente de louer sa salle. Cette fois-ci, je serai obéissante et renoncerai à organiser le grand soir.

J’ai 15 ans et demi. La Journée internationale des droits des femmes advient. Le 8 mars, c’est jour de fête. Je célèbre. Je suis aux côtés de « Superbes » qui revendiquent, elles aussi, comme il se doit : Pol Pelletier et Marie-Andrée Bertrand, grande féministe, professeure de droit à l’UdeM et spécialiste des femmes en prison. Madame Bertrand m’invite à prendre le thé chez elle pour préparer la table ronde. À plus de 80 ans, frêle, mais forte, elle m’accueille dans sa chambre à soi au cœur de son petit condo qui sent bon la lavande, perché près de la montagne. Je découvre cette intellectuelle remarquable. Je lui dis : « Merci beaucoup pour tout ce que vous avez fait ». Le 8 mars, je la retrouve donc dans la salle des boiseries de l’UQAM. L’égalité est-elle acquise ? Nous répondons. Nous dialoguons. Le combat reste à mener. Je lui demande : « Madame, pourrions-nous collaborer ? » Je l’adopte comme mentore. Au lendemain de la célébration, mon téléphone sonne. Madame Bertrand est morte dans la rue, près du campus, après avoir prononcé sa conférence. Ses derniers mots sont ceux de la transmission. Je n’ai d’autre choix que de poursuivre le chemin qu’elle a parcouru.

J’ai 16 ans. Je ne me déteste plus. Avant, je voulais mourir parce que je me trouvais laide. J’ai survécu à l’anorexie nerveuse. Je suis sortie de l’hôpital où, internée, je cherchais un sens à ma vie. Encore. Je m’étais fait une promesse : sortir de moi et agir pour le nous. Cette fois-ci, pour de vrai. Agir contre cette dictature aliénante de la beauté imposée par le patriarcat.

Un nom surgit alors dans mon esprit : Louise Harel. Je dois l’appeler, imaginer avec elle ce qui pourrait transformer mon monde, notre monde. Le rendre plus habitable. Bienveillante, elle me répond de sa voix calme et précise. Ensemble, nous déposerons à l’Assemblée nationale la pétition qui donnera lieu à la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée. Louise Harel a tenu parole.

Je deviendrai alors, à 14 ans, activiste féministe par instinct.

J’ai 28 ans. J’allaite mon bébé tout chaud, un garçon, Elio. Ses yeux bleu cyan m’hypnotisent, me happent. Je l’aime inconditionnellement. Comment vais-je élever ce petit homme dans ce monde si crasse ? Je lis. Pour comprendre l’histoire des femmes, afin de ne pas répéter les erreurs du passé. Je lis Janette Bertrand, Ma vie en trois actes. Je redécouvre l’histoire des femmes, mes aïeules. Je suis sidérée. Comment ont-elles pu subir tout cela ? L’enfantement obligatoire, l’injonction au foyer, la violence, le contrôle ? Janette me dit tout. Alors, par instinct, je me dis : je dois lui rendre hommage. Je dois honorer sa parole à elle qui m’a permis d’être libre aujourd’hui. Je suis féministe par instinct.

Je fais un film sur Janette Bertrand. Je la rencontre, je la raconte. On se parle sans filtre, comme de vieilles complices. Soixante-six ans nous séparent. Témoin du siècle dernier, lucide, elle me parle de ce qui l’inquiète, de ce qui l’angoisse, de cette lutte qu’il faut préserver. Elle me donne l’énergie nécessaire pour continuer à avancer, par instinct, même si, après vingt ans de militantisme, je suis fatiguée. Fatiguée de l’adversité, du masculinisme, de la violence, des féminicides. Éreintée de toujours répéter la même ritournelle.

Mais Janette, elle, n’a jamais abandonné. Depuis tout ce temps, elle se tient debout. Elle me prend par la main ; la sienne porte le grain d’une longue existence. Je l’écoute, car c’est elle, la sage, celle qui a vu.

Je suis féministe par instinct, habitée par toutes celles qui, avant moi, ont ouvert le chemin.

Je lis Janette Bertrand, Ma vie en trois actes. Je redécouvre l’histoire des femmes, mes aïeules. Je suis sidérée. Comment ont-elles pu subir tout cela ?

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