Résister au démantèlement silencieux des espaces démocratiques
Au cours des trente dernières années, les gouvernements qui se sont succédé au Québec ont progressivement vidé de leur substance les instances au sein desquelles les citoyennes et citoyens, les usagères et usagers des services publics ainsi que les travailleuses et travailleurs pouvaient exercer un réel pouvoir décisionnel. Ce démantèlement s’est opéré de manière graduelle, souvent sous couvert de modernisation administrative ou de lutte contre la bureaucratie, et fréquemment à l’abri de l’attention médiatique qu’il aurait pourtant méritée. À l’échelle d’une génération, le constat est frappant : les espaces où les Québécoises et Québécois pouvaient délibérer collectivement de l’orientation des services publics ont, pour la plupart, disparu ou été vidés de leur sens.
La liste des espaces démocratiques abolis ou désubstantialisés s’allonge
L’abolition en 2020 des commissions scolaires élues au suffrage universel, qui ont été remplacées par les centres de services scolaires, en est l’exemple le plus frappant. En supprimant les élections scolaires — dont le faible taux de participation, cité comme justification, aurait pu être traité par des réformes de fond plutôt que par l’abolition pure et simple —, l’État a retiré aux parents, aux enseignantes et enseignants, et à la communauté un espace de décision et de discussion qui existait depuis 1846. La loi 40 a ainsi consacré la disparition d’un palier démocratique local propre au Québec.
Dans le réseau de la santé, la loi 10 de 2015 a aboli les conseils d’administration locaux des hôpitaux et des CLSC. Ceux-ci ont été fusionnés, et absorbés au sein des CIUSSS où les usagères et usagers sont désormais en minorité et où le personnel est largement écarté des CA. La loi 15 de 2023 a poursuivi cette centralisation en créant Santé Québec, et ce faisant, creusé encore davantage le fossé entre la gouvernance et les communautés desservies.
En matière de développement régional, en 2015, le gouvernement Couillard a mis fin aux conférences régionales des élus et aux centres locaux de développement, deux structures dans lesquelles les personnes retraitées, des acteurs communautaires et des des élues et élus locaux planifiaient ensemble l’avenir économique de leur région.
Pour ce qui est du monde universitaire, des pressions répétées visent à accroître la proportion de membres externes – issus du monde des affaires – au sein des conseils d’administration, au détriment du poids alloué au personnel enseignant, au personnel de soutien et à la communauté étudiantes.
Face à nous, une logique de concentration du pouvoir
Ces changements structurels ne sont pas le fruit du hasard. Ils participent d’une même logique assumée de transfert du pouvoir décisionnel vers des instances réputées plus « efficaces », c’est-à-dire moins ouvertes aux conflits politiques et à la délibération publique. C’est ce que l’on appelle la « nouvelle gestion publique ». Cette nouvelle gestion consiste à remplacer la cogestion partagée entre l’État, les travailleuses et travailleurs et les communautés par une gouvernance managériale dans laquelle les indicateurs de performance remplacent le débat démocratique. Les retraitées et retraités de la fonction publique québécoise ont été témoins, au fil de leur carrière, de cette mutation. Ces personnes ont vu des institutions qu’elles avaient contribué à bâtir ou à faire vivre perdre progressivement ce qui constituait leur caractère démocratique.
Les associations : un vecteur de résistance
Dans ce paysage altéré, le rôle que peuvent jouer les syndicats et les associations comme l’AREQ prend une importance toute particulière. Syndicats et associations demeurent des espaces où le fonctionnement démocratique est réel. Les assemblées générales, les élections internes, les prises de position collectives, ou encore les comités régionaux sont autant de structures ou de procédures qui sont les garants de cette démocratie. Alors que les grandes institutions publiques ont été recomposées pour évacuer la voix de celles et ceux qui sont les premiers concernés par leurs activités, les associations citoyennes maintiennent une pratique concrète de l’exercice collectif du pouvoir. Elles ne servent pas seulement à représenter ou promouvoir les intérêts de leurs membres ; elles préservent avant tout un savoir-faire démocratique que nos institutions publiques ont largement désappris.
À force de soustraire les services publics à la délibération citoyenne, s’est construit un appareil d’État qui fonctionne de plus en plus en vase clos. Ce système, il faut le reconnaître, tend à fonctionner sans nous. La revitalisation de la démocratie québécoise passera par la reconstruction de lieux où la parole collective a du poids, et, en attendant, par le soutien aux associations qui entretiennent cette flamme. L’implication des personnes retraitées dans leurs associations n’est pas qu’un passe-temps : c’est une forme de résistance face à l’érosion de notre démocratie.