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Retrouver sa voix dans une société vieillissante

Au 1er juillet 2024, 21,1 % de la population québécoise était âgée de 65 ans et plus, une proportion désormais supérieure à celle des moins de 20 ans (20,7 %). Ce n’est qu’un début : si les tendances se maintiennent, le nombre de personnes âgées de 85 ans et plus pourrait presque tripler d’ici 2071 (Institut de la statistique du Québec, 2024). Cette réalité reflète un enjeu central : celui de la faible représentation qu’occupent les retraités dans la sphère publique en contraste avec leur poids démographique.

Malgré leur proportion de plus en plus importante, les personnes âgées demeurent peu visibles dans les espaces décisionnels, médiatiques et culturels. Leur opinion est rarement sollicitée, comme si la retraite les reléguait automatiquement à un statut de spectateurs. L’Organisation mondiale de la santé, l’OMS, qualifiait en 2021 ce phénomène d’« âgisme systémique ». L’âgisme fait en sorte qu’on réduit les personnes âgées à des rôles passifs ou à des enjeux de dépendance, sans les reconnaître comme des actrices sociales à part entière.

Cette invisibilité n’est pas sans conséquence et elle peut saper, peu à peu, le sentiment d’utilité et d’appartenance. Sur le plan psychologique, le manque de reconnaissance sociale fragilise les repères identitaires, nourrit le repli et contribue à l’augmentation des risques de développer des symptômes dépressifs. Ne plus se sentir entendu affaiblit le sentiment de compétence personnelle et peut mener à se désengager progressivement des échanges. Les travaux de Pinquart et Sörensen (2000) montrent pourtant que le sentiment d’utilité sociale est un facteur protecteur important en vieillissement, associé à une meilleure régulation émotionnelle et à une plus grande satisfaction de vie.

En clinique, on observe que plusieurs retraités osent moins exprimer leur opinion, que ce soit en famille ou dans la communauté. Cette inhibition dépasse largement le concept de confiance en soi. Elle est souvent le fruit d’années de messages implicites ou explicites suggérant que leur parole dérange, est moins actuelle ou sans importance. Peu à peu, ils se retirent du débat. Cette perte de voix affecte négativement l’estime de soi, alimente un sentiment de déconnexion et peut intensifier le désengagement social. Il n’est pas rare d’entendre des phrases comme « ce n’est plus de mon ressort », « je vais laisser ça aux plus jeunes » ou « on ne veut plus vraiment nous entendre », qui témoignent d’une forme de résignation intériorisée.

L’accompagnement thérapeutique peut jouer ici un rôle clé. Il vise à réhabiliter la légitimité de leur expérience, à valider leurs perspectives et à soutenir la réappropriation du droit de parole. Ce travail passe par des interventions concrètes : reformulation d’expériences de vie pour les ancrer dans une narration identitaire positive, exercices d’assertivité en contexte familial, pratiques d’auto-observation pour reconnaître les situations où la parole est évitée, et exploration des croyances limitantes issues de l’âgisme intériorisé. Ce processus thérapeutique ne vise pas la revendication systématique mais l’ancrage d’un droit : celui de se dire et d’être entendu. Pour plusieurs, retrouver un espace où leur voix est accueillie marque un tournant identitaire et est réparateur face à un mutisme progressif.

Ce rôle social, pour être efficace psychologiquement, doit être reconnu. L’engagement bénévole, le mentorat, la transmission intergénérationnelle ou l’implication citoyenne ne produisent des bénéfices sur la santé mentale que dans la mesure où ils sont perçus comme légitimes et valorisés. Sans cette reconnaissance collective, l’effort individuel s’épuise et perd de son sens.
Redonner la voix aux retraités, ce n’est pas leur offrir un privilège. C’est restaurer un équilibre démocratique et répondre à un besoin fondamental : celui d’exister dans le regard de l’autre, non pas comme héritage, mais comme présence vivante.


Références
Organisation mondiale de la santé (2021). Rapport mondial sur l’âgisme.
https://www.who.int/fr/teams/social-determinants-of-health/demographic-change-and-healthy-ageing/combatting-ageism/global-report-on-ageism.

Pinquart, M., & Sörensen, S. (2000). Influences of socioeconomic status, social network, and competence on subjective well-being in later life: A meta-analysis. Psychology and Aging, 15(2), 187–224.
https://doi.org/10.1037/0882-7974.15.2.187.

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