Du pouvoir d’achat au pouvoir d’agir : les retraités comme acteurs socio-économiques
On évoque encore trop souvent les personnes retraitées sous l’angle des coûts sociaux, notamment en lien avec le Supplément de revenu garanti (SRG), les dépenses en santé ou les services sociaux. Cette lecture réductrice occulte toutefois une réalité essentielle : les transferts et les services destinés aux aînées et aînés constituent aussi des investissements collectifs. Au-delà de leur pouvoir d’achat, les personnes retraitées exercent un véritable pouvoir d’agir en tant qu’actrices économiques, sociales et politiques engagées dans la défense d’une société plus solidaire. Elles ne sont pas uniquement bénéficiaires des politiques publiques, elles sont aussi des gardiennes et des vectrices du contrat social.
La citoyenneté économique après le travail
Les associations et regroupements de retraités jouent un rôle fondamental dans la défense des services publics, des régimes de retraite, de la redistribution des richesses et du tissu social. Plusieurs de ces associations agissent pour pallier les failles de marché ainsi que celles des services publics en rendant des services à la population par l’entremise du travail bénévole.
L’Institut de la statistique du Québec observe que 63 % des personnes âgées de 65 ans et plus font du bénévolat, qui est défini ici comme des activités non rémunérées réalisées au profit d’un organisme ou directement de la population1.
Ces activités non rémunérées constituent un travail politique invisible, ce qui signifie qu’il n’est pas comptabilisé dans la croissance du PIB. Il demeure qu’elles sont productives, dans la mesure où elles nourrissent la cohésion sociale, soutiennent les solidarités intergénérationnelles et renforcent la capacité des communautés à se défendre. En économie politique, on pourrait dire que les retraités entretiennent le capital social collectif sans lequel aucune économie ne peut fonctionner de manière stable.
En ce sens, leurs revenus de retraite soutiennent certes leurs capacités de consommation, mais aussi leurs activités citoyennes. Dans une perspective keynésienne – John Maynard Keynes (1883-1946) est considéré comme le fondateur de la macroéconomie –, les rentes publiques et privées de retraite jouent le rôle d’un stabilisateur économique et social : elles amortissent les chocs économiques en cas de crise en offrant un service à la population affectée par ladite crise.
La défense des institutions
La participation des personnes aînées au maintien du tissu politique n’est pas à négliger non plus.
La proportion de personnes aînées parmi les personnes élues au palier municipal augmente au fil du temps. Les personnes de 65 ans et plus représentent le tiers des personnes élues à titre de maires ou de mairesses en 2021, alors qu’elles comptaient pour 12 % en 2005. Il en va de même pour les personnes élues comme conseillères municipales ou conseillers municipaux : la part des personnes de 65 ans et plus s’élevait à 21 % en 2021, alors qu’elle était de 8 % en 20052.
Dans un contexte où il y a une perte croissante
de la confiance dans les institutions, les personnes retraitées semblent avoir foi encore dans les institutions démocratiques. Lors des élections provinciales de 2022, le taux de participation le plus élevé était observé chez les personnes de 65 à 74 ans (78 %), suivi de celui noté pour les personnes de 55 à 64 ans (72 %). Le taux des personnes de 75 ans et plus s’élevait quant à lui à 69 %, soit un taux supérieur à celui des groupes plus jeunes, en particulier celui des 18-24 ans et des 25-34 ans (54 %)3.
Dans un contexte où plusieurs gouvernements eux-mêmes remettent en question le rôle des institutions démocratiques, des syndicats, des organismes communautaires et des associations de citoyens, le rôle social et politique des retraités devient d’autant plus crucial. Les personnes retraitées portent la mémoire des luttes pour la création des régimes de retraite, de la couverture médicale, de la démocratisation de l’éducation. En continuant de s’impliquer, elles empêchent que ces acquis soient réduits à de simples « dépenses » à couper.
La reconnaissance de leur rôle
Les personnes retraitées incarnent, en ce sens, une forme essentielle de citoyenneté économique : celle qui ne se mesure pas uniquement en productivité marchande, mais en contribution au bien commun. Leur action bénévole, leur engagement politique et leur défense des services publics font d’eux des piliers du contrat social. Dans un monde où la logique comptable tend à réduire la valeur humaine à des coûts, ils et elles rappellent qu’investir dans la dignité et la solidarité est aussi un choix économique rationnel. Reconnaître leur rôle, c’est ainsi reconnaître que la richesse d’une société se mesure aussi à sa capacité de transmettre, de protéger et de prendre soin.
1 https://statistique.quebec.ca/vitrine/vieillissement/themes/participation-sociale/pratique-benevolat#note-desc-2.
2 https://statistique.quebec.ca/fr/produit/publication/portrait-personnes-ainees-quebec-faits-saillants#mode.
3 https://statistique.quebec.ca/vitrine/vieillissement/themes/participation-sociale/participation-elections-provinciales.