Quand la solidarité familiale remplace le filet social
Sur fond de crise du logement et de concentration de la richesse dans les poches d’une élite économique, au Canada, de plus en plus de grands-parents puisent dans leurs économies, réduisent leur niveau de vie, et parfois même s’endettent pour soutenir leurs enfants et petits-enfants. Ce qui, en principe, devrait être un geste de solidarité choisi devient une obligation imposée par la flambée du coût de la vie, la précarité de l’emploi et la stagnation des salaires. Derrière les sourires des familles qui s’entraident se cache une dure réalité : nos aînés doivent payer la facture de décennies de politiques néolibérales qui ont affaibli le filet social en allant dans le sens du capital plutôt que celui du travail. Plutôt que de laisser les familles porter seules ce fardeau, il est temps de réclamer collectivement des mesures fortes pour assurer à toutes et tous une retraite digne et une vie décente.
Quand la solidarité familiale cache l’érosion du filet social
Les résultats d’un sondage de la Banque Royale du Canada effectué l’an dernier auprès de personnes grands-parents révèlent une réalité troublante : les grands-parents du pays se voient contraints de soutenir financièrement leurs enfants adultes et
leurs petits-enfants à un niveau tel qu’ils mettent eux-mêmes leur sécurité économique en péril.
Ce n’est pas simplement un geste de générosité familiale. Cela est symptomatique d’un système économique qui abandonne les familles à elles-mêmes.
Un répondant ou une répondante sur cinq (21 %) aide financièrement un enfant adulte de 25 ans ou plus, pour un montant moyen de près de 7000 $ par année. Près d’un tiers (30 %) contribuent aussi aux besoins de leurs petits-enfants, souvent pour des frais liés aux études ou, tout simplement, à la subsistance. Signe alarmant : plus de la moitié (54 %) des grands-parents affirment avoir puisé dans leur propre épargne pour y parvenir, et 52 % ont dû réduire leur niveau de vie.
La retraite sacrifiée sur l’autel du coût de la vie
Quand 33 % des grands-parents qui aident leurs proches craignent de ne plus être capables de couvrir leurs propres dépenses, nous ne parlons plus de solidarité volontaire : nous parlons de solidarité forcée. Certains vont même jusqu’à contracter des dettes (21 %) pour soutenir leurs descendants. Autrement dit, les travailleurs et travailleuses qui ont cotisé toute leur vie se retrouvent, une fois à la retraite, à payer la facture de décennies de sous-investissement dans le logement, les services publics et l’éducation.
On tente souvent de présenter ces choix comme une question de planification financière individuelle. Mais quand 70 % des parents et grands-parents constatent que leurs enfants s’attendent à leur aide pour assumer des dépenses de base comme se nourrir et se loger, c’est que le problème est structurel. C’est l’explosion du coût du logement, la stagnation des salaires réels, la précarisation de l’emploi et l’endettement massif des jeunes générations qui poussent les aînés à s’appauvrir pour compenser.
La responsabilité de l’État et des employeurs
Plutôt que de multiplier les conseils bancaires sur la « bonne gestion » de la retraite, il est temps de remettre au centre du débat la responsabilité collective. Cela signifie mettre en place un véritable régime universel de retraite publique garantissant à toutes et à tous une sécurité économique digne. Cela implique aussi d’investir massivement dans le logement social, afin que les jeunes générations ne soient plus condamnées à dépendre du portefeuille de leurs parents et leurs grands-parents. Cela passe aussi par la mise en place d’un salaire minimum permettant de couvrir les besoins de base, par la sortie de la pauvreté et par des conditions de travail stables qui permettent aux travailleuses et travailleurs de subvenir à leurs besoins sans devoir compter sur la solidarité familiale pour survivre. Il existe une panoplie de solutions pour en arriver à une économie plus juste. Il suffit pour nos décideurs d’avoir la volonté politique de faire qu’elles deviennent réalité.
La solidarité intergénérationnelle, oui, mais pas au prix de l’appauvrissement
Les grands-parents ne devraient pas être le dernier rempart face aux choix politico-économiques de la classe politique. Leur solidarité est admirable, mais elle ne peut pas remplacer des politiques sociales fortes. Parce que la dignité à la retraite et la sécurité économique des familles ne peuvent dépendre de la charité privée. Elles doivent être garanties collectivement. Elles doivent, au final, être mutualisées par des choix politiques courageux et par une redistribution plus juste de la richesse.